Une belle rencontre

 

Il arrivait à l'âge où la moindre maladie fait craindre des complications ; l'âge où l'on pense à mettre ses affaires en ordre, pour profiter du temps qui reste, sereinement. C'est en "rangeant" le fil de sa vie que l'épisode a recommencé à le tarauder. Un bref épisode, survenu dans sa jeunesse. Aussi loin que fut l'instant, le souvenir était toujours aussi prégnant, son arrière-goût toujours aussi amer, empli de doutes et questionnements sur le sens de la vie. Il a souhaité ne plus être le seul à le porter. Au-delà du geste, au-delà du fait, il y a des interrogations qu'il veut que ses petits-enfants gardent à l'esprit pour devenir des Hommes.

Douloureux souvenirs... il avait à peine 20 ans, l'autre aussi... "Quelle connerie la guerre" disait Prévert. Militaire, troufion, les classes à peine finies, déjà le bateau pour traverser la Méditerranée... on suit les ordres, patrouille, la trouille... embuscade. Au tournant du chemin, derrière les rochers, des fusils. Plus personne n'a de conscience : les ordres, la peur, l'instinct de survie. Ce sont les balles qui parlent pour les hommes. Face à face, debout de chaque côté d'un rocher, le premier qui tire aura la vie sauve. Douloureux échange de regards avant l'instant fatal.
Deux vies basculent : l'une vers sa fin, l'autre se trouve chargée d'un lourd fardeau jusqu'au dernier jour. Aucune médaille, aucune croix de guerre n'auront jamais allégé ce poids. Jusqu'à ce jour où il fallait "mettre de l'ordre dans sa vie".

Trop méticuleux, et trop ému pour en parler en tête à tête en me demandant de retranscrire les entretiens, il a choisi d'écrire lui-même ses brouillons en me laissant le soin de la relecture, de la correction, de la mis en forme et de surtout veiller à ce que sa parole soit accessible à ses petits-enfants. Il a rapidement trouvé lors de nos rencontre juste l'humaine compréhension qu'il attendait. Nous avons eu un très grand plaisir partagé à collaborer sur cet écrit... aucun de ses camarades anciens combattants n'a jamais rien su de ce travail accompli : son seul but était de laisser cette mémoire à ses petits-enfants, eux seuls restent en possession de son récit.

J'ai été fière, émue et heureuse de réaliser ce travail. Fière de cette confiance qui m'a été accordée en tant qu'écrivain public et de la satisfaction qui m'a été témoignée. Émue par cette rencontre si profondément humaine. Heureuse, car l'occasion m'a ainsi été offerte d'écrire l'Histoire des gens ordinaires, tout en participant au devoir de mémoire...
...Le 11 novembre approche, je pense encore à ce monsieur qui cette année ne sera pas aux côtés de ses camarades pour porter le drapeau ou déposer une gerbe... "Quelle connerie la guerre" !

Commentaires

merci !

Cette page est belle, et j'ai eu du plaisir à la lire. Elle traduit ce qu'il y a de magique et d'inattendu dans le métier que nous faisons. Ce sont des moments de ce type qui lui donne sens. Sûrement !
Merci de nous avoir transmis ces mots et l'émotion qui transparaît de ce travail complice à quatre mains.
MF Frey
Ecrivain conseil

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